Pourquoi « la langue évolue » n’est pas une excuse

Mais la langue évolue !
Cette phrase est souvent brandie lorsqu’on défend la langue française, et qu’on essaie de respecter son orthographe, et de la faire respecter, et souvent comme une excuse pour s’autoriser des fautes.
La langue évolue, oui, c’est vrai. Mais en quoi cela devrait changer le fait que la respecter soit important ?
Cet argument n’est en rien une excuse pour ékrir nain porte coman. Sinon, autant y aller à fond et tout écrire en fonétik pour sinplifié, ou au contraire en allons-geant lhait phrazes heaut maksimmomme. Pourquoi pas, après tout ?
La langue est un standard comme les autres
La langue, écrite ou parlée, est un standard, une norme, comme les autres.
Le monde et la vie courante tels qu’on les connaît aujourd’hui existent grâce aux standards.
Je vous assure :
- L’on se comprend au supermarché quand on pèse ses légumes parce qu’on sait ce qu’est « un kilogramme ».
- On peut comparer les prix d’une brique de lait parce qu’on a standardisé combien fait « un litre ».
- On ne se pose pas de question pour la teinte de magenta à acheter pour son imprimante, car cette couleur répond à un standard (en l’occurrence : ISO 12647).
Par contre, on est systématiquement embêté pour ce qui est du format de la cartouche, qui elle n’est pas standardisée et est inutilement différent selon les marques et modèles des appareils…
D’autres exemples ?
- Tous nos appareils électriques fonctionnent en 230 V / 50 Hz parce que ce sont les paramètres standardisés en usage en Europe (par le CENELEC). Sans ça, tous les appareils auraient besoin de leur propre prise.
- Tous les sites web fonctionnent et sont visibles quel que soit le navigateur utilisé parce qu’ils utilisent les standards du W3C.
- Tous les appareils numériques récents fonctionnent parce qu’ils utilisent la norme USB.
Vous vous souvenez du merdier que c’était lorsque tous les téléphones avaient un chargeur différent ?
C’était mieux avant peut-être ?
Et c’est ça partout : de la taille des vis pour l’industrie, aux diamètres des tuyaux de gaz dans votre maison, en passant par le format A4, la composition du carburant ou la quantité de pesticides au-delà de laquelle les aliments ne peuvent plus être vendus.
Il y a même un standard pour préparer du thé !
Ces normes, bien que contraignantes au début, finissent par nous simplifier la vie sur le moyen terme.
Une norme bien faite n’est pas synonyme d’un excès de bureaucratie inutile.
Le standard A4 (ISO 216) est une norme bien appliquée et bien utile, mais elle n’augmente pas spécialement la bureaucratie, que je sache.
Les standards évoluent
Le fait qu’un standard fixe les règles de base ne les empêche pas d’évoluer. Sinon il n’en apparaîtrait jamais de nouvelles versions.
Du jour au lendemain, il peut apparaître un nouvel usage, ou une nouvelle amélioration d’un produit existante. Celui qui l’invente va alors créer un format d’utilisation qu’il juge approprié. Les autres acteurs qui vont se lancer sur le marché pour le même besoin vont soit produire leur propre format, soit utiliser celui déjà existant chez le concurrent. Le format, s’il est unique partout, bénéficie alors à toutes les parties, y compris le législateur et l’utilisateur final, et finit alors bien souvent en norme.
L’USB a changé en 25 ans : on est passé de l’USB-1, USB-1.1 à l’USB 2.0, puis l’USB-3.0, 3.1, et maintenant on commence à parler de USB-4.0. On retrouve la même chose pour la norme Wifi (ISO/CEI 8802-11) : Wifi A, B, G, N, AC, AX… C’est logique et le fait que ce soient des standards n’empêche en rien leur évolution.
Dire que « la langue évolue » comme une excuse à ne pas en respecter les règles, ça ne tient donc pas : la langue évolue, les règles évoluent, toutes les normes évoluent.
L’usage, et non la loi, crée les normes
L’académie française n’a pas d’autorité.
Là aussi, c’est un argument parfois entendu. Celui-ci non plus ne tient pas.
En France, les règles de la langue française sont décrites et consignées par l’Académie française. Elle n’a pourtant aucune autorité officielle. Elle n’est là, si l’on veut, que pour consigner les usages et produire des règles qui définissent ce qui doit être compris par tout le monde. En somme, ils normalisent la langue française.
Et comme toutes les normes, elles ne sont pas obligatoires.
Oui, y compris celles de l’ISO.
Vous êtes surpris ?
L’ISO n’a pas d’autorité : ce sont les acteurs (l’industrie, les clients, parfois les états) qui décident de les respecter, parce que ça n’a que des avantages. Mais c’est purement par choix : l’ISO lui-même ne décide pas qui doit appliquer quoi. Ils fournissent un cadre, c’est tout, et les acteurs ensuite s’accordent pour l’utiliser ou non. Certaines standards finissent imposés par la législation, la plupart sont adoptés de facto, mais aussi beaucoup sont oubliés car mal normalisés ou peu pratiques.
Utiliser un cadre normatif fixe, c’est assurer à tout le monde de se comprendre. C’est grâce aux normes qu’un mécanicien peut commander une Vis M5 à tête creuse hexagonale en acier 316L et un pot de peinture Pantone 18-1755 TCX et obtenir exactement ce qu’il attend auprès de ses fournisseurs… et à son tour le vendre au client qui va lui aussi le comprendre.
Mais personne ne leur oblige.
Il n’y a guère que les normes de sécurité, les normes environnementales et les normes destinées à protéger le consommateur final contre les abus des industriels qui finissent imposées par la loi. Et encore : c’est bien la loi qui les impose, pas les organisme certificateurs (ISO, GSTüv, NF…)
Pour le reste, c’est le marché qui finit par les mettre en application.
En fait, un industriel va respecter une norme et demander à ce que ses fournisseurs le fassent aussi juste pour une question d’interopérabilité.
C’est tout.
Ah et puis la plupart des normes ne sont pas créées par l’ISO ou les autres organismes de normalisation, mais par les industriels qui créée un produit ou un cadre pour leur propres besoins. Ce sont ensuite les organismes de normalisation qui font formaliser tout ça noir sur blanc afin de permettre aux autres industriels d’en profiter aussi. Et pas seulement les industriels d’ailleurs. Cela leur assure une interopérabilité avec les produits de tout le monde.
Pour la langue, écrite ou parlée, c’est pareil.
Utiliser les règles d’une langue donnée n’est pas obligatoire. On peut aikrir kom aun vë. Mé sa 2vi1 trait v!t€ h4rd 2 s€ v€rstehen s1 0n fé wh4t€ver w3 w@n7, n33 ?
Une norme est une garantie
Utiliser les règles données ça permet deux choses :
- de se faire comprendre ;
- de s’assurer de se faire comprendre.
Il y a une nuance : en respectant les règles, on est sûr, on peut être sûr, et on a le droit d’être sûr que l’interlocuteur en face va et doit vous comprendre.
Quand on dit que « nul n’est censé ignorer la loi », ça ne signifie pas que tout le monde doit la connaître par cœur. Cela veut juste dire que « je ne savais pas » n’est pas une excuse recevable pour se défendre devant un tribunal.
Pour la langue c’est pareil.
En France, le français fait office de langue officielle : en respectant les règles d’écritures standardisées du français en France, et pour tout acte officiel, un signataire ne peut pas dire « je ne comprends pas », s’il a préalablement déclaré qu’il était dans ses capacités à signer le contrat (incluant donc la capacité à le comprendre).
Ceci est important : lorsque l’on écrit quelque chose, notamment dans les domaines légaux ou techniques, il faut être sûr que l’autre partie ne va pas interpréter le texte à sa sauce. En utilisant des règles fixes, on peut ainsi considérer que l’autre va vous comprendre.
Cela revient à « obliger » l’autre à comprendre ce qui est écrit, tout ce qui est écrit, et rien que ce qui est écrit.
Les mots sont importants, et dans certains domaines l’emploi de certains termes sont même normalisés justement pour pas avoir à se recevoir des plaintes parce que nos procédures sont mal appliquées. Ces normes là, elles sont ici pour nous protéger.
Respecter les règles, c’est à votre avantage : ça vous dégage de votre responsabilité. Oui, c’est chiant, car c’est difficile, mais c’est nécessaire, même si pas « obligatoire ».
Et un nouveau mot alors ?
Une langue qui évolue, ça implique parfois l’apparition d’un nouveau mot ou une nouvelle expression, d’un nouveau sens à un mot ou une expression existante, ou alors une nouvelle orthographe.
Si un mot est trop difficile, l’usage va en favoriser un autre, ou bien simplifier l’existant. Ça se fait, ça s’est toujours fait.
Mais, il faut faire attention : si l’on invente un nouveau mot, il faut le faire correctement : on ne peut pas commencer à l’employer comme ça : personne ne va vous comprendre. Si vous êtes le seul à le connaître, et que vous l’écrivez partout, comment vous faites pour que les autres personnes en saisissent le sens ou la prononciation ? Sans même parler de l’accepter.
Idéalement, il faudrait créer une nouvelle définition. Par exemple comme ça :
fabradetion [/fa.bʁa.dɛ.sjɔ̃/] : n. f. – 2026.
action de fabrader – « Il pratique la fabradetion à haut niveau ».
(ce mot est inventé avec cet outil et est donné à titre d’exemple).
Là, ce nouveau mot a un sens, une prononciation, et tout le monde sait comment l’utiliser.
Enfin… ça c’est si vous voulez être compris des autres. Parfois, ce n’est pas forcément le cas non plus. Mais rassurez-vous : si suffisamment de gens finissent par utiliser un mot qui apparaît un peu de nulle part, il finira dans le dictionnaire. Soit comme un mot totalement nouveau, soit comme le synonyme d’un mot existant, possiblement attribué à un registre de langage particulier.
Tout ce qui se trouve plus haut constitue une liste de choses plutôt objectives dans les avantages d’observer les règles d’orthographe ou de grammaire d’une langue donnée. Il est objectif de dire que deux personnes qui respectent le même protocole communiqueront de manière plus facile et surtout plus fiable que deux personnes qui choisissent de communiquer dans un langage limité ou approximatif, voire différent.
L’impact sur la société peut évidemment être débattu, mais le point lui-même, non.
Tout ce qui suit est plutôt du domaine subjectif.
Je fais ce que je veux !
J’insiste sur une chose : les règles d’orthographe, de grammaire, de conjugaison, de syntaxe… bref, toutes les règles qui structurent une langue ne sont pas obligatoires si vous ne voulez pas les respecter. Du moment que toutes les parties s’accordent pour se comprendre autrement, ça ne doit pas vous empêcher de communiquer.
Elles sont seulement pratiques : elles vous assurent d’être compris par les autres, car on écrit rarement uniquement pour soi.
Si l’on apprend les règles de la langue française à l’école en France, c’est très précisément pour nous préparer au monde que l’on doit comprendre, et qui doit nous comprendre.
C’est pour ça que l’on est évalué sur ça à l’école, et que l’on est jugé sur cela lors des entretiens d’embauches par exemple : l’école sert à nous préparer à la vie, et la maîtrise d’une langue commune à nos semblables en fait partie.
Comprendre les autres et se faire comprendre des autres est quelque chose de très important au travail. Si votre CV est plein de fautes, l’on met facilement en question vos capacités à communiquer, et donc à remplir les tâches demandées au poste auquel vous postulez. L’on considérera que vous ne conviendrez pas. À tort je ne sais pas, mais dans un marché tendu, on n’a pas le temps : on regarde ce qu’on a et on passe à la suite. C’est comme ça. Il en est sûrement autrement si le nombre de travailleurs est le facteur limitant, mais ce n’est pas trop le cas.
Et pas seulement au travail : si vous ne parlez qu’avec votre propre langage, comment voulez-vous espérer vous faire comprendre par vos amis et toutes les autres personnes autour de vous ?
Mon avis sur tout ça
Sur ce blog, et ailleurs, je m’efforce d’écrire dans un français correct, c’est-à-dire qui respecte les règles d’écritures de la langue française.
Je fais ça par plaisir, car j’aime les règles, les normes, les syntaxes, ce genre de trucs.
C’est comme un jeu, on peut dire (on s’amuse comme on peut). Je viens d’un univers de maths, de science, de programmation, où les règles de syntaxe sont autrement plus importantes que dans le langage parlé. Dans ces domaines, la position d’une seule virgule ou d’un point-virgule font passer un calcul ou un programme de parfaitement fonctionnel à totalement inutile, parfois avec des conséquences sur toute la société.
C’est la position d’une virgule qui a créé la légende urbaine avec Popeye et les épinards, ou encore plus récemment, sur la présence de microplastiques dans les cuillères de cuisine en plastique noir.
Bien sûr que je vais vous comprendre si vous oublié une conjugaison. Et vous aussi, la preuve dans la phrase précédente. Là n’est pas tellement le souci.
Mais, on va pas mentir : l’être humain juge en permanence, même de façon inconsciente. C’est l’absence de jugement qui est, le plus souvent, quelque chose d’actif qui demande un effort. À noter que le jugement n’est pas spécifiquement négatif, ni suivi de conséquences.
Pour moi, selon les circonstances évidemment, et en première approche, voir un texte négligé, ça me donne juste envie d’en négliger la valeur à mon tour.
Cela demande un effort, premièrement d’essayer de décrypter un texte à l’orthographe au mieux non conventionnel, et deuxièmement d’essayer de ne pas trop juger sur la forme si le fond reste intéressant. Or ces efforts, il faut avoir envie de les fournir.
Comment se motiver à ça, si la personne en face ne fait sa part d’efforts pour nous faciliter les choses ?
Si l’on veut être compris, on fait l’effort pour ça, c’est tout.
L’on n’est plus dans la technique, ni dans les avantages objectifs décrits bien plus haut, aussi chacun aura sa vision sur ça : il n’y en a pas de mauvaises.
Enfin : il y a des fautes d’orthographe qui sont plus embêtantes que d’autres : la plupart n’induisent pas de problèmes de compréhension. Mais d’autres, si. Et quand il s’agit d’un texte important (contrat, loi, document technique…), la moindre faute peut avoir des conséquences très graves, au même titre qu’une erreur numérique dans une norme de sécurité, par exemple.
Image d’en-tête parodiée avec google Gemini